Mon Portugal intime

Nous étions à la fin du mois de juillet 2016 et je m’apprêtais à faire un voyage tout particulier. Celui sur les terres de mes grands-parents paternels. Dans ce pays que je ne connaissais pas, dont je ne savais presque rien.

Je savais seulement qu’il abritait les souvenirs d’enfance de mon père, ses rêves de gamin, les odeurs qui le rassuraient, les paysages qui l’apaisaient, la langue qu’il essayait de parler, les saveurs des étés en famille, la maison de mon grand-père, qu’il avait bâti en espérant voir ses petits-enfants y venir, nombreux, tous les étés.

Pourtant, c’est loin de ce pays que je les ai passé. C’est loin des souvenirs de mon père que j’ai construit les miens au son de  » Ah ça tu vois, ça me fait penser au Portugal ! » comme si finalement nous n’étions pas si loin.. cela me rassurait.

Et puis, quand en juillet je me suis joins à mes parents et à ma sœur pour partir sur les routes du Portugal qui nous mèneraient à un moment à mon grand-père et aux terres des souvenirs de mon père, j’ai eu l’impression de m’apprêter à découvrir une nouvelle partie de moi, de mon histoire.

Il y a quelque chose de rassurant dans le Portugal, je ne saurais dire si cela tient aux visages apaisés des Portugais, au linge qui sèche aux fenêtres, aux azulejos sur les murs qui prennent le soleil, à l’odeur du poisson dans les petites rues, au bruit de l’océan, aux pins, à la bière et au vin de Porto qui tiennent si bien compagnie sur les terrasses…

Je pourrais vous raconter ici Viseu, Aveiro, Porto, Lisbonne, Comporta, Nazaré, Obidos, Cascais, Setubal, Estoril, Coimbra… je vous raconterai alors les rues brûlantes qui reflètent la lumière du soleil sur les azulejos bleus, jaunes, verts, blancs…, les petits vieux aux fenêtres qui regardent l’agitation en bas, les bières en terrasse à toutes heures, les sourires, l’océan et sa lumière grise, ses vagues immenses, ces horizons tellement présents, ces églises partout, magnifiques, comme des refuges contre le bruit du monde, je raconterai les places des villages qui se remplissent le soir autour de quelques musiciens pour danser, je vous parlerai de ces pêcheurs, de ces gamins qui se jettent à l’eau, des cafés au lait pris sur les terrasses à deux pas des marchés, je parlerai des légumes et des fruits qui ont le gout du soleil, je ferai le portrait de ces petites vieilles en tenue de deuil qui vendent des tramous à deux pas des églises, je vous peindrai le linge qui sèche aux fenêtres, les mots d’amour écrits sur les murs, les guirlandes de fleurs, de papiers, de petits cœurs accrochés aux façades et les dessins sur les pavés noir et blanc des villes…Je vous dirai les regards estivaux échangés avec les beaux portugais, la poésie de Fernando Pessoa qui raconte si bien son pays, les airs de fado qui s’échappent de certains bars tard le soir…

Je vous dirai combien j’aime ce pays, ses ambiances, ses couleurs, son peuple et ses lumières.

Pourtant ici, je vais vous raconter le Portugal des étés de mon père, la maison de mon grand-père, les fêtes de villages, les pommes de pins et l’océan. Une semaine vécue avec mes yeux d’enfants qui s’émerveillent de chaque découverte, et avec mon cœur de femme qui s’est serré aux gouts du passé et de son histoire.

Je ne peux pas dire que je ne connaissais pas mon grand-père.Je l’avais déjà vu, ici en France de nombreuses fois, pourtant j’avais l’impression de ne pas le connaître, de ne pas savoir vraiment qui il était. Quand je l’ai vu nous ouvrir le portail de sa maison cet été là, j’ai compris. Je ne savais pas qui il était jusque là parce que je ne l’avais jamais vu .

La maison se trouvait dans une petite rue, qui constituait d’ailleurs à elle seule l’essentiel du village de mon grand-père. Toutes les maisons alentours étaient celles de cousins, plus ou moins éloignés… La grande route nous emmène à travers les pins et les eucalyptus jusqu’à l’océan, sur la gauche, à l’angle de trois routes on tombe sur l’église dont on voit le clocher du jardin… d’ailleurs, rien, nulle part, ne bloque l’horizon.

La maison est immense, inhabitée. Mon grand-père qui y vit seul a migré dans une plus petite dépendance. Il y a installé un lit dans la pièce du fond, une douche, une cheminée et une cuisine… sur son toit, il nourrit les pigeons  » Tiens Marion fais les moi grossir, je les mangerai cet hiver! « , en rigoler et comprendre quelques secondes après qu’il ne plaisantait pas. Et pour accompagner ses pigeons, il fait pousser au fond de son grand jardin séché par les chaleurs de l’été, des tomates, des oignons, des salades, des poivrons… Il n’a besoin de rien. Il vit avec quasiment rien.

Être à son contact ici, me ramène à ce que j’ai pu connaître lors de mes voyages au Brésil ou ailleurs : la notion de nécessaire.

Mon grand-père nous raconte qu’il fait son propre vin, qu’il fait quelques courses une fois par semaine, qu’il bricole sa voiture, une porte, le puits…il nous dit qu’en ce moment il est un peu triste car il n’a plus la force de prendre la route en vélo pour aller à la plage, qu’il se fatigue trop vite maintenant, il nous révèle que ce qui lui manque le plus en réalité, c’est de ne plus se perdre dans les odeurs d’eucalyptus sur le chemin… que la plage après tout…

Pour la première fois je crois, je le vois sourire, mon père lui ressemble beaucoup.

Le moment de la douche, le soir, après nos journées de visite, de plage, ou de repos dans le jardin, était un moment de réunion : mon grand-père prenait des pommes de pins qu’il avait été cherché dans le bois tout proche et faisait un feu dans sa petite cheminée, ainsi chauffait l’eau pour notre douche, on se relayait tous en riant, à peine sortis de la douche et sentant le pin grillé… Et puis mon grand-père, venait nous rejoindre à notre table du dîner pour partager en portugais parsemé de mots français quelques souvenirs d’enfance de mon père, des souvenirs de jeunesse…

Un après-midi nous sommes partis tous ensemble à la plage. En voiture… tant pis pour les odeurs d’eucalyptus, mais le voir avancer cahin-caha, sur les planches de bois qui traçaient le chemin du parking jusqu’à l’océan, valait bien ce petit sacrifice.

Il faisait froid ce jour là, l’océan était d’un gris de ciel… la plage est immense, le sable y est blanc et fin, les jours de soleil mon père me disait qu’il y avait beaucoup de monde quand ils étaient enfants…

Je garde cette image de ce jour-là : mon père et mon grand-père au loin devant nous, les pieds dans l’eau froide, le regard à l’horizon.

C’était étrange de passer ces quelques jours avec la sensation que tout n’était que découverte… je rencontrais mon grand-père, les cousins de mon père, j’allais le matin essayer de capter Internet au café de la ville d’à côté où avec mon père on buvait un café au lait dans un verre pendant que nous cherchions un vélo électrique pour mon grand-père…

Et puis un soir, avec le cousin de mon père, nous sommes tous allé danser. La gare du village voisin avait été réhabilitée en bar et sur le quai des dizaines de personnes étaient regroupées pour danser. Ici, seulement de la musique traditionnelle et la danse comme préliminaire, comme élément de rencontre. Ils étaient plus nombreux ceux qui dansaient que ceux commandant bières et autres alcools. La musique était enivrante, les corps si envoutants, tous dansaient si bien…Ici ce n’était pas seulement une affaire de divertissement, non il s’agissait d’un véritable rite de passage, ne jouez pas à chercher un « eye-contact » si vous n’êtes pas prête à assumer une danse! Pendant la danse ne parlez pas, tout ce que vous avez à dire de vous, à échanger, se fait avec les corps, à la façon dont ils se répondent, se comprennent, se laisse guider, ou non.

J’avais le sentiment d’être dans une société, dans un monde où tous les rapports étaient alors plus vrais… on ne peut pas mentir en dansant ensemble dans le noir au milieu d’une gare désertée au son de la musique traditionnelle.

Le mensonge. Il y a des tas de moments de la vie où l’on s’arrange avec la vérité, avec qui nous sommes, ce que nous voulons, parce que se dévoiler est effrayant, nous met en danger, parce que parfois simplement, nous ne savons pas, nous nous perdons dans le Tout, dans les Autres…

Pendant ces quelques jours chez mon grand-père, et plus largement au cours des trois semaines sur les routes du Portugal j’ai eu le sentiment que le mensonge était impossible.

Et puis il a fallu repartir. Nous avons pris des photos, plein. Tous ensemble. Nous avons promis de revenir vite… et puis le temps passe et on oublie les odeurs, les couleurs, les mots et les regards qui apaisent dans le tumulte du quotidien. Mais je sais que quelque part, sur une petite route du Portugal, non loin de l’océan et en bordure d’une forêt de pins se cache une part de moi, préservée et à l’abri.

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