Ma première fois

Jeune, j’ai eu la chance que mes parents me fassent voyager. Il y eut aussi les vacances, les week end en amoureux ou avec les amis…

Et puis il y eut le premier voyage seule. Les heures d’avion, d’escale, les passages de douane, l’attente des bagages…

L’angoisse absolu du vide entre le continent que je quittais et celui que j’allais rejoindre.

J’ai atterri de nuit à Fortaleza, grande ville du Ceara, province du nord-est du Brésil. J’ai vu la noirceur de l’océan par mon hublot et les lumières de la ville.

Si j’arrivais en terre inconnue je n’étais pas complètement seule puisque je retrouvais, je rencontrais même mon oncle, ma tante et leurs deux fils. Grâce à eux, j’ai pu vivre en immersion totale, et me confronter à la réalité de la vie au Brésil, j’ai fait et vu des choses que je n’aurais certainement pas pu faire en y étant seule. Pendant trois mois, je fus brésilienne.

J’ai adapté mon rythme, j’ai mangé et bu local, je me suis mise au sport et à la sieste, je me suis fait faire des brushings et des manucures, j’ai appris les brésilien mais n’ai jamais réussi à danser comme eux, j’ai crié devant des matchs de foot en buvant de la bière « bem gelada », j’ai rencontré des pêcheurs qui partent au soleil levant et j’ai applaudi le soleil couchant, j’ai remercié la nature avec des Indiens, et j’ai fait des dizaines, des centaines de « abraços »….

J’étais à l’affût de tout ce que je pouvais apprendre, sur le pays, sur les autres, sur moi. J’étais curieuse de tout, j’avais une envie totale de m’immerger dans cette culture, ce pays, cette parenthèse de trois mois. Je ne me sentais pas comme en vacances, mais plutôt comme dans un stage d’apprentissage de la vie. Je ressentais que quelque chose se jouait ici et maintenant dans ma construction.

Je voulais rentrer en France en rapportant un maximum de choses, une espèce de colonisation de ma vie par ce voyage, cette culture, ces gens et leur manière de vivre, de voir et d’appréhender les choses.

J’avais toujours été très sensible mais là-bas, j’ai réellement eu l’impression d’être une éponge, capable d’absorber tout ce qui se jouait autour de moi.

Ce que je ressentais de façon absolue, à ce moment là et qui dura pendant les trois mois de mon voyage : ce fut le sentiment de liberté. Liberté de faire, d’être, de dire, de ressentir, de devenir…

Loin de tout ce que je connaissais et qui m’avait façonnée jusqu’à maintenant je pouvais exister. Je pouvais sortir des rôles imposées, plus rien ne m’obligeait à être ce que l’on attendait de moi car personne ne me regardait.

J’étais seule et c’était enivrant. Je pouvais être absolument tout ce que je voulais, je pouvais choisir.

J’étais ouverte à tout ce que le monde, le Brésil, les Brésiliens, la Nature, les couleurs, les odeurs, les bruits, pouvaient m’offrir.

Dans l’immensité de ce pays, dans l’immensité du vide qui m’entourait, je n’avais plus peur.

Je me rendais compte de la chance que j’avais d’être (re)mise à ma place. Loin de mon quotidien, de mes attentes, de mes déceptions, ouverte à tout ce qui m’était proposé, je me remettais et remettais absolument tout dans un tout bien plus grand. Chaque minute était un apprentissage, chaque moment m’offrait un nouveau regard sur les choses, sur les possibilités de vivre, sur les combats à mener, sur les priorités à avoir, sur un certain ordre des choses…

Cette première fois, ce premier voyage seule, si loin de tout ce que je connaissais ou croyais connaitre a permis de me découvrir de savoir exactement qui je pouvais être, quelles ressources je possédais au fond de moi. Il m’a confronté au monde, à d’autres vérités, à d’autres histoires…

Et comment ne pas avoir envie de rentrer? Riche de tout cela, de repartir aussi? De toujours se remettre en question, en place, de se confronter éternellement aux autres et aux milliers de possibles…

Le Brésil m’avait ouvert l’appétit, j’avais envie de tout voir, de tout connaitre, de me frotter à tous les peuples, toutes les histoires, tous les paysages, de voir le soleil se lever en Asie et le regarder se coucher en Amérique…


Rencontres du bout du monde (1)

Il y a ce que l’on peut prévoir : les dates du voyage, la destination, le parcours.. et le reste. Ce qui va nous échapper si l’on accepte de se laisser totalement aller. Si l’on s’accorde de rendre les sourires, de tenter de communiquer avec quelques mots et beaucoup de gestes, si l’on fait confiance en un regard, si l’on pousse les portes, si l’on prend les bus sans connaître la destination…

C’était le Brésil. C’était Morro Branco et ses dunes de sable coloré. Je me souviens avoir grimpé cette immense dune par une chaleur à peine soutenable, avoir longé l’océan sous l’orage qui avait éclaté, et qui révélait les mille couleurs de ce sable exceptionnel qui piquait la curiosité des touristes.

Après m’être arrêter comme beaucoup sous des cascades semblant venir de nulle part au milieu de cette plage immense, je suis repartie. Il me semblait que je savais déjà que je ne repartirai pas simplement par là où j’étais venu.

Je suis allée tout droit à cette cabane bien plus loin sur cette plage.

Cette cabane en réalité en cache plusieurs… il semblerait que je vienne de pénétrer dans un espace dédié aux soins, ici tout n’est que bienveillance et au bruit des guirlandes de coquillages qui s’agitent au vent, je m’aventure jusqu’à la plus grande hutte. Je traduis que je suis à la Case des Indiens.  Ici, on masse, on écoute, on parle, on chante, on prie, on se sert dans les bras et on va mieux. Même quand nous pensons allez bien.

Des Indiens Pataxo sont là.

Dans cette grande hutte de bois et de paille ils préparent une séance de réflexion. Une quinzaine de personnes a déjà pris place sur des tapis en mousse au centre de la pièce.

L’Indien qui dirige la séance est magnifique. Il s’appelle Ubiraci. Impossible de lui donner un âge derrière les peintures sur son visage. Il porte un pagne, une ceinture de perles, une autre de serpent. Autour de sa taille, qui pend sur sa hanche gauche, il me semble deviner le pelage d’un félin. Des bracelets de plumes aux couleurs vives ornent ses poignets et ses chevilles.

Une couronne de plumes bleues magnifie le tout. Oui une couronne de plume.

Je me retrouve inclus dans le cercle. Que tous les sceptiques passent leur chemin. Moi-même je me suis demandée si je venais d’entrer dans une secte.

Il y a un couple de Français, je me mets à côté d’eux et de la traductrice. Une femme au profil européen qui parle un français et un portugais parfaits. Elle porte des plumes jaunes et vertes dans ses cheveux châtains, coupés au carré. Elle a l’air douce et parfaitement à l’aise avec les Indiens, comme si elle faisait partie intégrante de la tribu.

Ubiraci se présente et introduit un des membres du cercle. Il s’appelle Ricardo et est maître yoga (rien à voir avec Star Wars), (je vous détends maintenant parce que ce qui va suivre peut mettre mal à l’aise).

Il lui propose de partager son savoir avant que les Indiens ne commencent. Ricardo accepte, ému.

Il parle de la santé. Il explique d’une voix calme que la santé dans nos sociétés occidentales correspond à l’absence de maladie. Pourtant, la santé n’est pas seulement physique. Elle existe quand les pensées, les émotions, et le corps sont en accord. Pour appuyer ses propos il cite l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé). Il cite un philosophe américain dont j’ai oublié le nom pour illustrer son idée. Ce sont les pensées qui rendent malades. Elles nous éloignent de qui nous sommes et donc de chez nous. Il nous faut donc retourner chez nous, en nous, pour nous soigner.

Nous ne sommes jamais seul si nous sommes avec nous. Encore faut-il savoir se trouver et ne pas avoir peur de ses pensées. Déjà, chacun est renvoyé à sa propre situation. On n’entend que le bruit lointain de l’océan, le cliquetis des coquillages. En quelques phrases, chacun est rentré en soi, se questionner, se demander si effectivement nous somme en accord avec nous-mêmes ou tout simplement ce que nous faisons la… quelle brèche dans nos certitudes occidentales nous venons d’ouvrir.

Ricardo nous demande de nous mettre face à une des personnes de la salle que nous ne connaissons pas.

Je me retrouve face à Gérard, un Vosgiens qui doit avoir autour des 50 ans. Il a l’air de ne pas très bien savoir ce qu’il fait ici, je soupçonne sa femme de l’y avoir trainé. J’appréhende un peu la suite de l’exercice face à cet inconnu des Vosges, dans une cabane d’Indiens sur une plage du Brésil.

Le meneur de jeu, Ricardo, nous demande de nous regarder droit dans les yeux, de ne pas fuir le regard. De prendre la mesure de notre existence grâce à ce regard posé sur nous. Malgré moi je pense à Sartre.

Très vite pourtant je suis ramené à la réalité présente. Je dois sentir mon corps grâce à mes pieds nus ancrés dans le sol. Je n’ai pas l’habitude de regarder les gens dans les yeux. Je suis particulièrement mal à l’aise, mais je continue. J’oublie peu à peu que c’est Gérard que j’ai en face de moi. Il est l’objet, tout comme moi, d’un tout qui nous dépasse. Qui dépasse, cette salle, cette plage, cette ville, cet état, ce pays, ce continent…

Nous ne sommes plus dans le présent, nous pensons au passé, nous envisageons le futur, nous sommes tout sur cette échelle du temps.

Nous devons joindre nos mains, la droite avec la droite, la gauche avec la gauche et nous laissez porter par l’évidence que nous ne serons plus jamais seul si nous savons nous souvenir que nous faisons partie de ce tout qui nous dépasse. Quoiqu’il arrive.

Nous sentons tous que l’exercice est bientôt fini, il y a comme un frisson dans la salle. Comme si nous nous étions attachés à notre partenaire de façon définitive, que nous avions à présent besoin de l’autre. Ricardo nous demande de faire trois vœux.

Le premier est de nous souhaiter à nous-mêmes la santé. Le second, de la souhaiter à la personne qui se tient face à nous. Le troisième vœu de santé ou de guérison est pour une personne qui n’est pas ici avec nous. Les yeux de certains se remplissent de larmes. Ils expliqueront après l’exercice que d’avoir ressenti la possibilité de soigner quelqu’un qu’ils aimaient par cette force développée grâce à tous, les avait émus.

Ricardo clos l’exercice, heureux de son petit effet.  Déjà les croyances, les armures, les costumes de touristes se disloquent.

C’est à Ubiraci de reprendre la tête du groupe. Je suis déjà ailleurs. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est, ni de tout ce qui peut être en train de se passer au delà de cette cabane.

Après un moment à échanger notre ressenti, nous nous remettons par deux. Nous sommes assis l’un en face de l’autre. Les mains ouvertes vers le plafond, celles de Gérard posées sur les miennes, son regard planté dans le mien il répète les mots d’Ubiraci : « Qui es-tu Marion? Es-tu ce que tu es, ou es-tu ce que les autres veulent que tu sois? D’où vient ta force Marion? ».

Je m’allonge, un bandeau sur les yeux. Sur les rythmes de musiques indiennes et avec la voix d’Ubiraci, je dois recevoir les caresses et les gestes tendres de mon partenaire. C’est troublant. Seulement un temps.

Ubiraci me fait oublier que c’est un inconnu qui me procure ces gestes de « soins » : « Qui n’avons nous pas su câliner quand il en avait besoin? Parfois les mots sont inefficaces. Il faut simplement savoir sourire et prendre la personne qui souffre dans ses bras. Pardonnez à ceux qui n’ont pas su vous câliner ».

Ubiraci s’approche des personnes allongées, leur entrouvre les lèvres pour y déposer un miel sucré et doux. « Le miel de la vie car comme elle il a de la saveur« .

Au moment de partir, je me dis que cette rencontre m’a apporté des réponses, et du réconfort. Alors pour prolonger l’instant, rendez-vous est pris pour le soir se retrouver autour d’un feu sur la plage.

Il fait nuit noire, on distingue incroyablement bien les étoiles. Nous ne sommes qu’une dizaine cette fois autour du feu. Ubiraci a troqué son pagne et sa ceinture de serpent pour un tee-shirt et un short. Il a gardé sa couronne de plumes.

Assis en cercle nous partageons un jus d’écorce d’ananas et de menthe. Je ne pensais même pas cela possible de faire une jus avec de l’écorce d’ananas..

Chacun raconte une anecdote de son enfance, de son passé. Puis nous nous levons, une vieille indienne Zirma, qui ressemble très fortement à Grand-Mère Feuillage dans Pocahontas (merci pour les références), attrape ma main. Je sens ses os sous sa peu si fine.

Elle a le regard malicieux de ceux qui savent des choses que tout le monde ignore. Elle entonne un chant indien, Ubiraci prend la suite pour une sorte de prière pour remercier la Terre de ce qu’elle nous donne et pour lui donner la force de nous survivre.

Je fais partie d’un tout, autour de ce feu, avec les indiens je remercie la Terre et me souviens des gestes d’amour de ce matin si difficile à donner et à recevoir. Je me souviens de la simplicité de dire les choses qui nous pèsent, de comprendre que nous ne sommes pas seuls… J’espérais garder longtemps en moi le souvenir de cette simplicité, loin des codes, des mystères, des peines de France et du monde occidental qui ne savait plus écouter, regarder et dire les choses.

Ce récit, je ne m’attends pas à ce que tout le monde comprenne. Si on me l’avait raconté je n’aurais peut-être pas compris. Mais ces instants m’ont poussé vers l’essentiel. J’ai volontairement utilisé la forme passive pour cette phrase. J’étais là, et ces idées et ce sentiment de bien-être et de simplicité venait à moi et rendait certaines choses beaucoup plus claires à mes yeux.

Visiter un pays, se confronter à sa culture, à son rythme, son histoire. Et puis aux autres. A ces Indiens Pataxo qui veulent partager. Mélanger. Confronter oui, leur cultures, leurs croyances, leurs enseignements pour que, peut-être quelqu’un, quelques uns même, puisse imaginer autre chose que leur quotidien, que leur histoire. Cette rencontre est le fruit du hasard. Toute cette journée passée à ressentir, à vivre autre chose que ce que je croyais possible est une parfaite illustration de ce pourquoi j’aime voyager. Cela donne du sens. Cela donne du sens à l’instant. Peut-être que ce que j’ai ressenti cette journée là face à ces gens, face aux Indiens, n’a rien changé à mon quotidien une fois rentrée en France. Mais pendant quelques heures, quelque chose de Vrai a existé. Il y avait du sens et de la vérité.

Beaucoup de gens veulent voyager pour ramener la photo qu’il faut, pour pouvoir dire j’y ai été. Je voudrais dire en rentrant de mes voyages  » j’ai rencontré et j’ai vécu ».

Voyages : Rencontres du bout du monde (2)

J’hésite au moment d’écrire ces lignes sur l’île de Marajo. Je voudrais garder cette découverte secrète tant elle était belle.

Sur cette île, ma rencontre était celle d’un autre espace temps. D’un autre monde. Un monde sans heure, sans espace au-delà.

Il est pratiquement impossible depuis la France de planifier son voyage jusqu’à Soure, la capitale de l’île.

Marajo est la plus grande île fluviale du monde. La nature y encore préservée, les touristes n’ont pas encore pris d’assaut les grandes plages de sable blanc. On entend souvent dire  » c’est un véritable bout de paradis « , je n’aime pas vraiment cette expression, pourtant elle semble parfaitement s’adapter à cet endroit. Si le paradis a été partagé en petits morceaux disséminés sur Terre, alors l’île de Marajo serait l’un d’entre eux.

Pendant 48 heures je n’ai pas regardé l’heure, le réseau était indisponible et je n’ai pas cherché à le récupérer. Je n’avais besoin de rien, j’avais déjà la chance d’observer et de faire partie, pendant deux jours, de cet endroit magnifique.

Après trois heures de traversée depuis Belém, le bateau arrive à Camara. Ce n’est pas un port, simplement une avancée de terre où il est possible d’arrêter notre embarcation. Il pleut des trombes d’eau, il est 10 heures et la visite de l’île me semble compromise. Pourtant je me trompe. Dehors, les habitants sont en vélos, traversent les rues inondées, indifférents à la pluie. De Camara je rejoins Salvaterra en voiture. Une heure sur la seule route goudronnée qui traverse une nature dense et riche. La pluie a une odeur. Une odeur apaisante qui mêle les parfums des arbres verts et de la terre rouge.

Les habitations que je croise donnent l’impression que leurs propriétaires n’ont pas voulu troubler la nature. Certaines sont en bois, en bambou, les toits sont parfois faits de paille. Les poules, les canards, les chats et les chiens cohabitent avec les buffles et les chevaux en liberté…

Contrairement au reste du Brésil où le nombre de voiture par habitant ne cesse d’augmenter, ici les Marajoense se déplacent principalement en vélo. Nul besoin de signe de richesse extérieure.

Elle est ailleurs.

A Salvaterra, une nouvelle embarcation attend. Direction Soure, capitale de l’île. Je ne m’attends pas à une grande ville. En vérité je ne m’attends à rien, et la pluie est tellement forte que je ne distingue pas la rive. Je n’ai aucune idée de ce qu’il m’attend.

Cette fois plus de route goudronnée. Un quadrillage de grande rue de terre, des arbres au milieu et des chiens qui dorment en travers malgré la pluie battante.

Après avoir demandé à trois ou quatre personnes différentes l’adresse exacte (ne cherchez pas les numéros de rues… il faut simplement se fier aux habitants) j’arrive à la pousada où j’ai réservé pour la nuit. C’est un Français qui la tient, alors je me sens un peu comme à la maison. L’endroit ne dénote pas de l’ambiance de l’île, du bois, des pierres brutes, des objets d’artisanat local.

La pluie tombe toujours, mais Dominique prévoit que le temps va s’ouvrir. En attendant, autant aller déjeuner. De la viande de buffle recouverte d’une tranche de fromage du même animal. Un régal. C’est à ce moment là je crois que ça a basculé.. je ne savais que très approximativement où je me trouvais, je ne savais pas l’heure qu’il était, la météo ne permettait pas de savoir à quel moment de la journée je me trouvais ni ce que j’allais pouvoir faire ensuite. Simplement j’étais là. Je mangeais parce que j’avais faim, et attendait en regardant autour de moi sans penser à rien que la pluie cesse.

Comme l’avait prédit Dominique, la pluie a cessé. J’ai pris une voiture jusqu’à rejoindre un espèce de ranch, perdu dans la nature.

Il faut se rendre à la fazenda San Jeronimo, au milieu de nulle part, au bout de la route. La maîtresse de maison accueille des groupes de touristes jusqu’à 5 fois par jour. Toujours avec le sourire. Elle annonce le programme. Balade en buffle, marche sur un « pont » à travers la mangrove, une forêt de racines dans un marécage où l’on attrape de délicieux crabes, puis le retour en pirogue sur les canaux. Pourtant, aujourd’hui je ne vois aucun touriste. Je suis seule. Assise sur une vieille chaise en rotin j’attends le buffle et mon guide. Il y a un sublime Ara à l’entrée. il ne bouge pas. Son plumage bleu est hypnotisant.

Mon guide arrive, un vieil homme du genre taiseux qui doit préférer la compagnie des buffles plutôt que celle des touristes. Sans instruction particulière il nous fait grimper sur les buffles. Leur couleur noire est impressionnante d’intensité. Ils ont les yeux doux des vaches normandes, pourtant j’hésite à m’approcher de leurs cornes. La bête a le dos pointu, impossible de rester stable. Mais elle connaît le chemin, nul besoin de la diriger. Il suffit de profiter de la balade, des arbres qui peu à peu se referment sur nous, des papillons bleus aux immenses ailes… et tout d’un coup, un bruit qui vient du fond de la forêt. Un bruit qui donne des frissons, comme les courant d’air dans les films d’horreurs. c’est le cri d’un singe hurleur. On pourrait croire qu’ils sont plusieurs mais il est seul, son cri se rapproche de plus en plus, je scrute les arbres, mais il est bien caché. Mieux que ses cousins les petits macaques plutôt curieux qui viennent à notre rencontre sans pour autant jamais quitter leurs branches. A ce moment là, la lumière est sublime, celle du soleil qui tente de faire sa place au milieu des nuages qui n’ont pas fini leur travail. Dans le ciel se joue une lutte acharnée entre les rayons lumineux et la noirceur de l’orage qui menace.

Les singes sont partout, les papillons, les oiseaux sont chez eux, les buffles silencieux tentent de se frayer un chemin entre les arbres immenses, les branches, les racines, les flaques de terre…

Qu’importe le jour que nous sommes, l’heure qu’il est, ce qu’il va se passer après. Tout est présent dans cet instant. L’Homme au milieu de la nature victorieuse, la découverte, les sensations de tous nos sens en éveil. Rien n’existe que ce qui est réel et présent.

Puis vient le moment d’abandonner nos inconfortables compagnons de voyage, et d’emprunter ce pont au milieu de ces arbres aux immenses racines… Ce pont… Le guide nous conseille de bien tenir la « rampe ». J’essaie de me concentrer sur les arbres autour du moi plutôt que sur l’architecture de ce pont. Je ne suis pas experte en géométrie, pourtant cela me semble impossible que ce pont tienne le coup. Les bois est fragilisé par la pluie, les clous sont rouillés depuis bien longtemps déjà. Pourtant j’arrive sans encombre jusqu’à ces deux manguiers qui se sont rassemblés, naturellement, par une branche en leur milieu. Deux arbres complètement différents se sont assemblés l’espace d’une branche.

Je suis là, sur un pont branlant, à me dire que je pourrais aisément tenir le premier rôle du prochain Indiana Jones, la peau dégoulinante de cette moiteur qui m’entoure, et je regarde, hébétée ces ceux arbres, qui ayant poussé l’un à côté de l’autre se sont rassemblés pour ne faire qu’un grâce à une branche. Bien sûr, il y a cette légende, cette histoire d’amour qui expliquerait comment deux arbres se seraient rejoint pour ne faire qu’un. Parce que tout n’est toujours question que d’amour n’est ce pas. Une histoire, une légende, sans âge, sans trace, qui se transmet seulement par la tradition orale. Une histoire que l’on raconte dans la pénombre des cabanes, des maisons, le soir, quand le soleil a fait place à la lune et qu’il est temps de dormir, de rêver.

Encore habité par cette image, l’aventurier arrivera alors sur une plage abandonnée. Tout d’un coup l’horizon s’ouvre. Le sable est blanc, les arbres semblent posés sur le sol comme par enchantement. L’eau n’est pas turquoise mais marron et nous rappelle qu’ici tout est sauvage.

L’eau. Il va maintenant falloir s’y aventurer pour retourner à la fazenda. Le guide arrive de nulle part avec une grande pirogue jaune, le bois est vieilli et ne dénote en rien de l’environnement. A bord de la pirogue, il n’y a que le bruit de la rame qui vient troubler le silence. Silence tout à fait relatif, car si l’on est attentif on perçoit tous les indices de la vie qui grouille de par delà les arbres. Des singes bien sur, des serpents sans doute, des oiseaux par centaines… et pourquoi les personnages de ces légendes qui font se rejoindre les arbres.

Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était mais déjà la lumière était moins forte, il fallait alors rentrer à la fazenda San Jeronimo, traverser de nouveau la forêt et affronter le chant du singe hurleur.

La pluie menaçait toujours. Mais il me semble que je n’aurais pas autant apprécié ce voyage sous le soleil. La pluie rendant l’île moins évidente à aimer. Et pourtant mille fois plus belle.

Le lendemain matin, les nuages avaient disparus. Soufflés pendant la nuit. Le soleil était éclatant, à en rendre le ciel presque blanc.

Avant de reprendre la bateau pour Belém. Le temps est passé vite. Pourtant sur l’île il semblait s’être arrêté.

Ces deux jours me donnent un sentiment d’inachevé. Quelqu’un me cita alors Camus, qui dit à propos de Cordes-sur-ciel :  » On voyage pendant des années sans trop savoir ce que l’on cherche, on erre dans le bruit, empêtré de désirs ou de repentirs et l’on parvient soudain dans l’un de ces deux ou trois lieux qui attendent chacun de nous en ce monde. Le voyageur qui, de la terrasse de Cordes, regarde la nuit d’été sait ainsi qu’il n’a pas besoin d’aller plus loin et que, s’il veut, la beauté ici, jour après jour, l’enlèvera à toute solitude.  « 

C’est à peu près ce que je ressentais pour Marajo.

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